Un journaliste peut-il blogger ?

28 03 2011

Les journalistes, plus que quiconque, tentent de détourer les informations qu’ils reçoivent. Pour le métier, les nouveaux médias sont une force et un passage obligé. Les journalistes sont évidemment soumis à des réserves et doivent encore plus veiller à vérifier leurs sources. Mais qu’en est-il des pratiques lorsqu’ils sont hors de leur média ? Hors de leur entreprise, de leur employeur ?

Un journaliste se doit d’être à la page. Intéressante image, puisque quand on parle de la presse, on pense très vite aux médias papiers. Toujours est-il que ce postulat s’applique aussi bien à l’encre qu’aux ondes radios ou encore à l’image. Il faut être au sommet de la montagne infos, au courant aussi bien des événements que des canaux qui les retransmettent. L’actu n’attend pas ! Et pourtant, elle doit être traitée, mâchouillée pour être gobée plus facilement.

Alors que de plus en plus, la société nous envoie une somme d’informations digne du plus grand tsunami, les journalistes tentent de modifier leur méthode de travail pour rendre compte au plus proche de la réalité (du moins c’est ce qu’on fait croire). Heureusement, Internet (pourtant encore considéré comme nouveau média) permet une gestion plus efficace de ce flux. D’abord parce que le métier s’en voit bouleversé dans ses pratiques profondes et dans le traitement de l’information. Ensuite, parce que l’accessibilité est beaucoup plus simplifiée et surtout plus moderne. Effectivement, plutôt que de prendre son temps à développer l’info ; à présent, on la vérifie (normalement), on la relaye via le web, ensuite seulement, on la développe dans un autre contexte de production. C’est un autre type de journalisme qu’il y a 40 ans. On en reparlera dans un autre post si vous voulez.

Parce que lorsqu’on parle d’Internet, alors se pose le débat qui fâche. Du moins, qui fâche les puristes et conservateurs. Internet dénaturerait l’information, tout va trop vite, tout est déformé, tout est divulgué. Soit ! Je répondrais simplement qu’il s’agit d’une évolution, certes rapide et énorme, mais qui peut être ajoutée à la liste des nombreuses innovations technologiques. Tout va effectivement plus vite, les évolutions y compris, mais c’est la société qui veut ça. La presse l’a compris et demande à ses disciples d’y prendre garde et surtout de s’adapter tout aussi rapidement.

Mais lorsqu’il rente chez lui, le journaliste n’oublie évidemment pas Internet. Il n’oublie pas les différents moyens qui permettent d’informer, de s’informer, de réagir, de s’entretenir avec le monde, etc. Non ! Le journaliste continue son métier après les heures prestées (si nous considérons qu’il preste des “heures”). La différence se situe dans la manière d’effectuer cette tâche. Seul devant son PC, il n’a plus les mêmes contraintes, que ce soit de production ou de rédaction, que pendant la journée. Il a donc une plus grande liberté.

(“Je connais un critique qui est en même temps auteur… ce qui le met en tant qu’auteur dans une situation critique !“, R. Devos. Source photo : http://www.viedegeek.fr)

Beaucoup s’adonnent au blogging, par exemple. Des spécialistes des médias ont même avancé l’idée que les blogs sont l’avenir du journalisme. Mais pour que cela arrive, il faut d’abord répondre à une liste de questions jamais exhaustive. La plus basique : Le journaliste peut-il blogger à sa guise ? Plus loin : Doit-il informer son employeur ? Plus précis encore : Doit-il se fixer un cadre, des limites ? Peut-il blogger sur tout ? Les nombreuses réponses que l’on apporterait, pourraient être mises à mal par la déontologie mais aussi l’éthique. En gros, la question à se poser est surtout : Le journaliste en dehors de son métier est-il toujours considéré comme journaliste ? Et donc, outre les règles qui prévalent pour tout le monde telles que le respect, la non-discrimination, et tout ce qui concerne les atteintes aux hommes, entreprises et autres : l’homme qu’est le journaliste chez lui est-il soumis à des règles précises ou peut-il agir en homme complètement libre ?

Vaste débat, n’est-ce pas ! Je n’ai pas la prétention de développer LA réponse dans les lignes qui suivent. Certainement pas. Je vais plutôt tenter de définir le cadre et de poser les questions. Je donnerais quelques réponses personnelles, du reste, chacun se fera une idée. Il faut, à mon sens, déjà délimiter les types de blog. Certains ne rentrent pas dans le débat. Il s’agit, principalement, des blogs “gentils”, ceux de vacances, de photos, en gros les endroits gnian-gnian où des gens adorent raconter leur vie. Par contre, pour ce qui est des photos de presse, ou des photos qui dénoncent, nous sommes en plein dedans. Les propos, légendes et autres commentaires sont à charge de l’auteur. Peut-il dès lors tout se permettre ?

Il en va de même pour tous les blogs d’opinions. Que ces dernières vous semblent inutiles, primaires, à côté de la plaque ou même si ce sont des thématiques qui ne vous intéressent pas. Prenons des critiques de cinéma. Le web regorge de sites du genre. Si c’est un journaliste qui le tient, peut-on lui tenir rigueur d’une critique acerbe du dernier blockbuster hollywoodien ? Peut-on, sous prétexte que de métier il est journaliste, le mettre en porte-à-faux et aller jusqu’à lui interdire de déballer de tels propos parce qu’il se sert de sa plume ? Tout en étant conscient que dans le cadre de son métier, il aurait très bien pu sortir exactement la même critique. À la nuance près qu’il aurait soit pu être censuré par son rédac’ chef ; ou plus vraisemblablement être attaqué par ces mêmes détracteurs, sauf que là, “son” entreprise de presse aurait été la fautive et l’aurait protégé.

Idem pour le sport, la culture, la musique et l’actualité bien évidemment. L’approche toute personnelle du journaliste redevenu quidam peut-elle être censurée ? Ou justement, a-t-il le droit d’analyser, de décortiquer des événements qui le touchent, l’interpellent, le fascinent, comme n’importe qui ? À mon point de vue, il faut clairement faire la part des choses entre métier et hors métier. Et cela vaut pour tous les domaines d’activité, pas que la presse. Conscient de tous les à-côtés du métier, le journaliste a sans nul doute ce besoin d’extérioriser ce qu’il ne peut montrer, écrire ou dire.

(Les blogs sont censés offrir une liberté quasi totale. Ce n’est visiblement qu’illusoire. Source photo : http://moderateur.blog.regionsjob.com)

D’autant plus si son blog ne génère pas de revenus, ce qui est vrai dans 99% des cas. On autorise n’importe qui à s’exprimer librement, parfois à la limite du politiquement correct. Alors pourquoi pas un journaliste qui a très bien pu travailler le dossier et donc en maîtriser bien plus de caractéristiques que beaucoup d’autres. Le sujet s’en voit de toute façon valorisé et souvent agrémenté de commentaires piquants mais bien placés.

Où pourrait-on voir un conflit ? Certainement pas un conflit d’intérêt. Que du contraire, il n’y gagne rien. Avec des gens liés à la thématique ? Oui, comme tous ceux qui vont contre la “parole divine”. Avec ceux qui sont choqués de la tournure du débat ? Bien sûr, et c’est là que se situe l’intérêt !

Non ! Le seul conflit possible résiderait au niveau de l’entreprise. Même s’il est important voire crucial de bien comprendre que le blog d’un journaliste n’est pas le blog de l’entreprise média qui l’emploie. Faut-il qu’il informe sa hiérarchie qu’il tient un blog ? Cela pourrait-il avoir un impact sur son travail ? Cette question est complexe. On entre dans une voie plus psychologique. Effectivement, si une personne interviewée par le journaliste, dans le cadre de son travail, en vient à lier ce qu’il a pu lire sur son blog et le mêle à sa réponse ; ça posera problème. Le journaliste n’est pas pour autant responsable de cet amalgame. Mais il est vrai que cela pourrait influencer le résultat final.

Mais dans les faits, cela n’arrive pas. Sauf si le journaliste a attaqué une personne ouvertement. Là, on en revient aux règles civiques auxquelles toute personne est soumise. Il n’empêche que dans un monde utopique fait de fleurs et de glands, la part des choses devrait être faite ! Mais faut pas rêver !

Comprenons bien que comme tous, le journaliste en tant que bloggeur tente de s’affirmer comme une pièce du puzzle web. Il fait donc preuve d’une certaine originalité, aborde les thèmes d’une manière particulière, totalement différente de ce qu’il peut faire dans l’exercice de ses fonction. Il ne devrait donc pas avoir de compte à rendre à son employeur. Et son employeur ne devrait y voir aucun problème. Sauf dans le cas où le bloggeur se met à dénigrer son entreprise, bien évidemment. Le problème, c’est que la convention collective a été pensée avant la création des blogs. Elle peut permettre à un employeur d’aller titiller son journaliste si ce qu’il écrit ne plaît pas où si elle juge qu’il expose négativement le média.

Tout cela semble bien subjectif, mais est une réalité. On peut la comparer à une entreprise qui décide de licencier un employé sous prétexte qu’il a été ridicule. Il a terni son image et donc celle de l’entreprise. Par exemple, il poste des photos de lui dans un état lamentable et nu sur un célèbre réseau social. Son employeur découvre le tableau, trouve cela honteux, et considère que le lien est trop facilement faisable entre ce “fabuleux modèle” et l’entreprise. Il l’évince !  Dur à accepter, mais faisons preuve d’empathie, ca peut être légitimé. Avec un bon avocat, chaque partie peut l’emporter. C’est dire la complexité du débat lorsqu’on part sur la voie de l’éthique.

Pour en revenir au journaliste, il est bien évidemment responsable de ce qu’il écrit, mais autant il pourrait juger sa production politiquement correcte, autant son employeur, ainsi que ceux qui le lisent pourraient trouver qu’il va trop loin. Dans quelle mesure doit-il freiner ses ardeurs ? Qui a raison ? Si quelqu’un a raison… Est-ce suffisant pour le licencier, lui demander de stopper son activité extra-professionnelle ou encore pour l’attaquer ?

Il semblerait que cela dépende des propos en eux-mêmes, mais puisque tout ça est subjectif, comment savoir où s’arrêter ou ce qu’on peut aborder ? Mais aussi, qui a l’autorité et surtout le pouvoir de répondre à ces interrogations ? En fait, et ce sera là la dernière question de toute cette réflexion, comment peut-on évaluer la limite entre faire réagir avec des opinions fortes et le fait d’aller trop loin ? Vaste débat, je vous l’ai dit… et des réponses qui le sont tout autant.

J. Anc.


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4 responses

11 05 2011
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la phrase Incomparable, me plaГ®t :)

1 06 2011
thibaudd

Un excellent papier qui amène une excellente réflexion. Je pense que les deux “métiers” sont compatibles tant qu’ils sont bien confinés et référencés. Je m’explique: je suis à la fois journaliste et blogueur. Quand je travaille pour la rédaction, je précise que je suis dans ma fonction de journaliste. Je travaille l’information, je transmets l’information. Point!
Quand je travaille pour mon blog, je précise bien que cela n’engage en rien ma rédaction, ni mon travail de journaliste. Au moment, où je blogue, où je commente l’actualité, je le fais en tant que blogueur.

Bien entendu, tout le monde ne le voit pas de cet oeil. Certains font l’amalgame de mes deux professions, mais on ne peut rien me reprocher, car la distinction est bel et bien là.

Après, le travail de blogueur est le même que celui de journaliste à une différence près: le journaliste relate l’actualité, le blogueur peut la commenter. Sinon, on vérifie nos informations, on recoupe nos sources…

Je partage ce billet, car je trouve le sujet très intéressant et le billet bien écrit.

1 06 2011
Jon

Merci pour le partage ;)

En tant que néo journaliste, je suis du même avis que toi. Il y a une grande nuance entre les deux, et les deux ne sont pas incompatibles. Le seul problème, c’est que dans la culture collective, la plupart des gens juge la personne et donc fait rapidement l’amalgame. On va voir tel nom, on va se dire “voilà un journaliste donc il ne peut faire ça”. Très rarement la nuance est faite entre boulot et vie privée, ou entre un boulot et un autre.

C’est évidemment identique et multiplié au centuple avec les politiques. Alors que, fondamentalement, ils ont aussi droit à une vie privée. On entre là plus dans le débat de la personne publique. On sait que lesdits people ou en tout cas les personnes médiatisées doivent accepter d’être suivis de plus près. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils ne peuvent se permettre, en leur nom de faire telle ou telle chose.

Pour les journalistes, il me paraît logique qu’une personne qui bosse dans de l’actu à longueur de journée et qui doit respecter la ligne éditoriale et les valeurs de son média, ressente le besoin de la commenter. Il ne peut d’ailleurs pas faire autrement. Ou alors c’est que c’est un mauvais journaliste. Ceci dit, le commentaire peut aussi avoir sa place dans les médias, il faut juste veiller aux limites et forcément au ton.

1 06 2011
thibaudd

Ouais parfaitement d’accord. Pour les politiques et les people, la donne est différentes, car dès qu’ils décident de rendre l’une ou l’autre chose visible par le public, celle-ci tombe dans le domaine “public” donc impossible pour eux de se défendre derrière une vie privée (ou alors, ils ne donnent aucun accès aux lecteurs, fans, médias, etc.)

Pour les journalistes, tu le dis parfaitement: on a besoin de le faire, on ne peut pas se contenter de la relater, mais malheureusement peu de gens comprennent la différence. Donc, le mieux est l’utilisation d’un pseudo.

Enfin, c’est mon avis.

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